Pourquoi vous dites « ma jambe gauche » et pas « ma jambe sud-ouest »

Un article fascinant du Wall Street Journal a récemment retenu mon attention, tant par la qualité de la démonstration que par le caractère majeur de la découverte. Appliqué aux langues, nous avons enfin la réponse à cette question existentielle cruciale : qui de la poule ou de l'oeuf est venu le premier ? En termes linguistiques : est-ce la langue qui façonne notre mode de pensée, ou le contraire ?

De plus en plus d'études cognitives laissent à penser que le langage influence profondément la façon dont nous percevons le monde. Je reprends quelques passages parmi les plus intéressants de cet article.

Première conclusion : notre manière de percevoir le temps, l'espace, les relations de cause à effet est conditionné par notre langage. Par exemple, dans la communauté aborigène Pormpuraaw, les indigènes n'utilisent pas les termes "gauche" et "droite" : toutes les références spatiales sont désignées avec les points cardinaux nord, sud, est, ouest. Ce qui signifie que l'on dira par exemple : "il y a une fourmi sur ta jambe sud-ouest". 1/3 des langues dans le monde reposent sur des directions absolues, et ses locuteurs sont particulièrement doués pour se repérer dans l'espace, même dans des environnements peu familiers, ce grâce à l'entraînement que leur a apporté leur langue en la matière. En ce qui concerne le temps, une expérience menée avec cette même communauté aborigène a eu des résultats tout à fait surprenants. Quand on a présenté des images à mettre dans un ordre chronologique (ex : un homme à des âges différents), les Anglais les ont positionnées de gauche à droite, les Hébreux de droite à gauche (parce que c'est dans ce sens que s'écrit leur langue), et les Pormpuraaw d'est en ouest : s'ils étaient assis face au sud, les images ont été mises de gauche à droite, face au nord, de droite à gauche, face à l'est, vers le corps, etc. Sans qu'on leur ait indiqué quelle était leur orientation, non seulement ils la connaissaient mais ils l'ont utilisée spontanément dans leur approche au temps.

La langue nous prédispose à d'autres aptitudes étonnantes : par exemple, les Russes, qui ont à leur disposition de nombreuses variations de vocabulaire entre le bleu clair et le bleu foncé, sont mieux à même de différencier visuellement des nuances de bleu. Les Pirahã, des Indiens d'Amazonie n'ayant pas dans leur langue de termes de numération mais seulement des mots comme "peu" et "beaucoup", ne sont pas capables de mémoriser des quantités.

Jusque là, cela prouve uniquement que des locuteurs de langue différente pensent différemment, cela ne nous dit pas si la langue conditionne notre pensée ou si c'est l'inverse. Récemment, c'est ce point qui a été éclairci, via un certain nombre d'expériences. Et c'est là que la découverte peut être qualifiée de majeure : si vous changez la manière dont les gens parlent, cela change la façon dont ils pensent. L'apprentissage d'une nouvelle langue entraîne l'apprentissage d'une nouvelle manière de voir le monde. Et quand des gens bilingues passent d'une langue à une autre, ils se mettent à penser différemment également.

De quoi encourager l'apprentissage des langues dès le plus jeune âge ! Et expliquer pourquoi l'on a parfois recours à des termes venus de langues étrangères pour expliquer un concept mal décrit ou inconnu dans notre propre langue…

3 Comments

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  • Jean-francois Doucet
    Posted 27th July 2010 9:10 am 0Likes

    Merci de votre article qui indique des différences linguistiques que je ne connaissais pas .  Vous écrivez :
    si vous changez la manière dont les gens parlent, cela change la façon dont ils pensent. L'apprentissage d'une nouvelle langue entraîne l'apprentissage d'une nouvelle manière de voir le monde.
    JFD.- Eh oui, en tant qu'expatrié en Norvège depuis de nombreuses années, je peux confirmer le changement d'identité (ou de voir le monde) dont vous parlez. En fait, les mots sont comme des verres de lunettes : quand on en change, notre vision change avec les nouveaux verres. Au delà de cet accord sur l'essentiel, votre article soulève pour moi deux questions : la première concerne cet organe qui agence nos mots :  peut-on être certain qu'il formule notre pensée (en propre) ? la seconde concerne la pensée elle même. Je vous ai mis un lien vers mon site
    http://www.jf-doucet.com/Mathemes-et-verites?var_mode=calcul
    qui emet l'idée que la pensée ne serait qu'une formation "après coup", une fois agencés nos mots par cet organe de la parole qui peut même traduire ….
    bien cordialement
    Jean-francois Doucet

  • Pierre-Eric Preux
    Posted 11th August 2010 6:53 pm 0Likes

    je connaissais déjà qq différences de l' apréciation des images (photos …) dans diverses populations, sens de lecture de l' image reliés au sens de l' écriture .. , valeurs des couleurs de la lumière et de l' ombre en fonction des cultures, sens de rotation des circonvolutions du cerveau hémisphère Nord ou Sud ..,  j' ignorais le bleu pour les russes !
    Merci pour ces infos qui jouent à la fois dans la création d' une photo … ainsi que pour son interprétation et sa lecture.
    A+PEP

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